Dalila Dalléas Bouzar

Dalila Dalléas Bouzar

 

Née à Oran en 1974. Vit et travaille actuellement à Bordeaux.

 

 

Dessinatrice depuis toujours, Dalila Dalléas Bouzar s’est d’abord formée à la biologie avant de découvrir la peinture lors d’un workshop à Berlin. Devenue pour elle un défi permanent, elle s’inscrit aux Beaux-arts de Paris pour perfectionner cette pratique qui devient son medium de prédilection. Son style figuratif, à la croisée du réalisme et de l’onirisme, refuse l’autorité d’un dessin trop net au profit d’une expérimentation sans limite des couleurs et d’un traitement contrasté de la lumière. Du politique à l’historique, du biologique au psychologique, son œuvre interroge à plusieurs niveaux les pouvoirs de la représentation picturale, à rebours de toute tendance expressionniste ou illustrative. Son obsession à peindre des corps et des visages (les siens comme ceux des autres) traduit sa volonté de considérer le portrait comme un moyen d’investigation identitaire ou d’expression critique des rapports de domination, qu’il s’agisse du patriarcat ou du colonialisme. Particulièrement sensible aux violences faites aux corps, elle considère la peinture comme un moyen de préserver, de régénérer ou de réinventer leur intégrité. Sa pratique s’est élargie à la performance puis à l’art textile, deux moyens d’éprouver son corps dans la forme rituelle et la création collective. Né à Oran, de parents algériens, elle tire de sa double culture d’autres rapports à l’image, à l’objet et au sacré, attentive aux dissonances culturelles qu’elle crée comme à l’hégémonie des représentations occidentales dans l’histoire de l’art. Elle qui s’identifie avant tout aux femmes africaines et à leurs traditions puise dans la mémoire algérienne les formes d’une histoire de la violence à laquelle son œuvre vient répondre. De l’image au corps, entre forces du cosmos et puissances de l’esprit, Dalila Dalléas Bouzar donne ainsi une visibilité, une présence lumineuse, à ces identités blessées pour mieux rendre hommage à leur puissance.

 

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La picturalité constitue pour Dalila Dallés Bouzar un sûr moyen d’émancipation, permettant autant d’intervenir dans les imaginaires collectifs que d’agir dans l’économie des savoirs. Ce rapport libérateur à son médium, elle le place aussi au niveau de ses personnages, le plus souvent féminins, montrés en position de force. Guerrières, princesses, sorcières ou femmes ordinaires sublimées, elles affichent une dignité, une grâce et une propension à disposer librement de leurs corps. La récurrence du rose chair dans ses tableaux, complémentaire des nuances de terre, renvoie d’ailleurs à la transgression de certains tabous, liés à la sexualité ou au cannibalisme, comme si la peinture permettait de figurer une féminité non contrainte, confrontée à ses propres interdits. Cette volonté de mettre en lumière ceux que l’histoire veut reléguer dans l’ombre (les femmes, les enfants, les colonisés), la conduit également à proposer avec sa peinture de nouveaux espaces de projection. Un Omar christique, redevenu homme du Moyen-Orient (Omar project), les Baigneuses dont elle s’est approprié le thème, et ses Femmes d’Alger revisitées, après Delacroix et Picasso, créent en effet de nouveaux dispositifs d’identification qui résistent aux représentations dominantes. A l’image des pingouins de la Terre de feu qu’elle a pris pour étendards dans ses premières années de création, Dalila Dalléas Bouzar fait ici œuvre de résistance, opposant à la mémoire des violences subies la force de ceux qui la refusent.

 

 

Cette volonté de poser un visage, ou de mettre en lumière, ne l’empêche pas de travailler aux limites du visible. Comme le traduit son usage de l’estompé, de l’inachevé ou du flou, la peintre préfère souvent suggérer pour ne pas tout montrer. Dans Princesse, ce sont les traces de violences et le contexte colonial des images archives qui sont évacuées pour mieux mettre en valeur l’énergie et la dignité de ces femmes, soustraites à leur condition de victime. Dans les dessins d’Algérie année 0, des images de la guerre de libération et la décennie noire sont traitées en jaune fluo, un choix chromatique qui lui permet à la fois de souligner et de cacher la violence du réel, installant un sentiment trouble chez le spectateur, placé entre gêne et fascination. L’usage de couleurs irritantes ou sucrées lui permet ainsi d’édulcorer son propos comme de faire signe vers des sujets moins conscients et, de fait, plus difficilement représentables. Les pulsions, les angoisses, les obsessions, les rêves de l’inconscient trouvent une forme imagée, en particulier dans la figure de la maison ou de la chambre close, métaphores de l’espace mental.

 

Depuis 2015, l’image du corps a fait place à la performance, une forme qui s’est imposée à l’artiste comme une nécessité. Dans l’urgence du réel, Dalila Dalléas Bouzar organise son temps, son espace et sa relation au public. Inner Past, œuvre-signature, répond par exemple au besoin de détruire ses carnets personnels par le feu et de partager collectivement cet autodafé initiatique. Portant une attention particulière à la lumière et aux couleurs, elle pense la performance comme le prolongement de sa peinture, quand elle ne la confond tout simplement pas avec elle (Studio). Mettant en jeu des objets (tapis, encens) et des gestes symboliques (la croix), des éléments de parure (masques, bijoux, maquillages, parures), des matériaux nobles (or, céramique) et les éléments naturels (eau, feu), elle convoque les forces du rituel et mobilise une spiritualité qui vise l’efficacité dans le réel. Pensés dans leur continuité, les plus récents projets de broderie (Innocentes, Cœur pur) la reconnectent par un autre biais à une tradition ancestrale dont elle perpétue la mémoire, même s’il s’agit toujours pour elle de réinventer les signes et de jouer avec les symboles tapis dans les inconscients collectifs. Le corps pour aiguillon, l’art de Dalila Dalléas Bouzar œuvre ainsi à réparer le lien trop souvent rompu entre l’infinité du cosmos et l’intimité de l’humain.

 

Florian Gaité

Expositions à la Galerie DX

Presse

Jeune Afrique, novembre 2018
Nicolas Michel, « Le rose et le noir »

Art Interview, 2018
Fanny Revault, « Dalila Dalléas Bouzar »

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